« Le Gabon représente donc le dernier bastion du pangolin géant. Nous devons le protéger, au même titre que l’éléphant » dixit Dr. David Lehmann

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Après l’annonce le 13 octobre dernier par l’Agence Nationale des Parcs Nationaux du Gabon (ANPN) de la découverte d’un spécimen unique de pangolin géant avec ses 1,72 m et 38 kg dans la forêt gabonaise, notre rédaction s’est rapprochée de celle-ci pour en savoir plus sur les motivations de la recherche scientifique en cours autour du pangolin, et les résultats attendus. Dr. David Lehmann a accepté d’apporter des précisions sur la question dans cette entretien exclusif.

 

Durable TV : Bonjour Dr. David Lehmann !

Plusieurs internautes vous découvrir à travers cette interview.  Si vous deviez vous présenter en quelques mots, que diriez-vous?

Dr. David Lehmann :  Je suis le directeur de recherche de la Station d’Etudes des Gorilles et des Chimpanzés (SEGC), pour l’ANPN. En poste au Parc National Lopé depuis maintenant plus de 5 ans. J’ai fait mes deux premières années d’université en France, à l’Université de Grenoble dans les alpes Françaises, puis ma Licence en géologie et biologie à l’Université Laval du Québec au Canada. Une première année de Master en Biodiversité, Écologie et Évolution en France et un Master en Comportement Animal à l’Université de Zurich en Suisse. J’ai fait ma thèse de Master sur l’évolution de la socialité chez les mammifères en Afrique du Sud, un an de terrain dans la réserve Naturelle de Goegap. Puis, j’ai obtenu une thèse de Doctorat à la Free Université de Berlin et à l’Institut de la Vie Sauvage de Berlin. Pour cette thèse de Doctorat j’ai passé 27 mois en tente dans les territoires du Nord-Ouest en Namibie, où j’étudiais l’adaptation des mammifères au désert, en particulier les antilopes Oryx et Springbok qui ont une importance majeure dans la survie des populations humaines qui habitent ces déserts. J’ai obtenu un poste de Post-doctorant à l’’Université de Stirling en Ecosse, affecté à l’ANPN, pour d’abord deux ans à la SEGC comme gestionnaire ; et j’officie depuis comme Directeur de Recherche.

DTV : Le public gabonais, et le monde de la recherche a été agréablement surpris par l’annonce de cette trouvaille. Mais on n’en sait pas plus sur le contexte. Votre étude porte sur quoi exactement ?

Notre étude porte sur le pangolin géant regarder l’écologie de l’espèce dans son ensemble. Cet animal fait partie des quatre espèces de pangolin présent en Afrique, dont trois se trouvent au Gabon. Les pangolins sont les animaux les plus trafiqués de manière illégale au monde. La demande en écaille émane essentiellement des marchés de médecine traditionnelle asiatiques, où il est pensé à tort que ces écailles ont des vertus thérapeutiques. C’est totalement faux, puisque les écailles sont composées uniquement de Kératine, la même matière que nos ongles ou nos cheveux.

Étant inlassablement braconné, le pangolin géant est en voie de disparition. Les scientifiques estiment que si rien n’est fait pour endiguer ce massacre, l’espèce aura disparu d’ici 5 ans.

Par exemple, juste en 2020 plus de 100 tonnes d’écailles ont déjà été saisies par les douanes et la police dans des ports marchants tels que Hong Kong ou Singapour. La disparition d’une telle espèce des forets gabonaises aura des conséquences terribles. En effet, c’est un animal régulateur d’une très grande importance. Il se nourrit exclusivement de termites et de fourmis, plusieurs centaines de milliers de ces insectes par nuit ; et donc des milliards par ans. Sans cette régulation des populations de termites et de fourmis, le bois et les feuilles des arbres seraient totalement consommés. La forêt a donc besoin du pangolin pour être en bonne santé, et pour continuer à nous fournir l’air, l’eau et la nourriture.

Notre projet vise donc à mieux comprendre la biologie du pangolin géant, afin de mieux pouvoir le protéger. Nous étudions sa socialité, son taux de reproduction, ses déplacements et son utilisation d’habitats prioritaires. Ces informations pourront alors aider l’ANPN et la DGFAP à ajuster leur politique de conservation, les efforts anti braconnage et la protection de certains habitats clefs.

Nous étudions également la composition chimique de ses écailles, et son ADN afin de pouvoir cartographier de manière géo-adeno-chimique sa distribution au Gabon, mais aussi à l’échelle de la sous-région. Cette carte biologique nous permettra alors de définir la provenance des écailles saisies en Asie, et donc de renforcer la lutte anti braconnage sur les plus fortes zones de prélèvement et également de remonter les routes internationales de transfert illégale de produit issue de la faune sauvage. Ces mêmes routes qui sont utilisés pour le commerce illégale des ivoires, la drogue et les armes ou même la traite des êtres humains.

Enfin, nous étudions la sérologie du pangolin. C’est-à-dire que nous étudions tous les virus et parasites qui sont présents à l’intérieur du pangolin géant. Nous collaborons avec les laboratoires du CIRMF et l’IRET qui pourront nous renseigner sur l’infection du pangolin géant par des souches virales tels que les coronavirus ou astrovirus ; qui sont comme on le sait désormais potentiellement mortel pour l’homme.

Nos recherches ont donc une importance sur la santé publique humaine.

Une de nos récente publication démontre la cohabitation dans les terriers du pangolin géant avec une espèce de chauve-souris porteuse d’une souche de coronavirus. Le transfert du coronavirus du pangolin à l’homme est donc possible. Et du pangolin à l’humain également si celui-ci consomme un pangolin infecté.

DTV : Combien de temps prendra cette étude ?

Nos recherches ont débuté fin 2018, bien avant la crise de La Corvidé 19 qui nous secoue tous. Et elles se poursuivront autant que nécessaires. C’est d’ailleurs pourquoi vous nous voyez sur les photos avec le pangolin géant sans masques et les gants tout le temps de sa manipulation. On l’avait capturé bien avant la crise sanitaire Covid-19. Mais depuis lors, nous avons changé notre protocole bien entendu.

DTV : Quels sont les objectifs visés et les résultats attendus par l’étude ?

C’est l’espèce la plus braconnée au monde, mais de loin la moins connue. Notre premier objectif est donc de renseigner sur son écologie, son mode de vie, sa reproduction, ses déplacements etc. afin de pouvoir mieux le protéger à l’échelle de la nation, et donc protéger la santé de nos forêts. Ensuite, nous travaillons sur des méthodes de police scientifiques, afin de pouvoir mettre à mal le trafic illégal de ses écailles, et indirectement les autres trafics qui empruntent les mêmes routes d’acheminement jusqu’en Asie ou ailleurs.

Finalement, nous espérons renseigner le gouvernement sur les risques sanitaires, la transmission des virus à l’homme, liées à la consommation, la détention et le commerce du pangolin.

Le but étant à la fois de protéger l’Homme et d’éviter un ralentissement du développement de l’économie comme c’est le cas actuellement.

DTV : Maintenant qu’on a le plus grand pangolin au monde, est-ce qu’on peut s’attendre à des conséquences autres sur le plan de la recherche ? Qu’est-ce que ça pourrait changer ?

D’un point de vue de recherche scientifique, la découverte de ce spécimen géant nous renseigne déjà sur la longévité de cette espèce. Nous pensons que le pangolin a une croissance très lente mais continue. Nous estimons ce spécimen a plus de 25 ans, ce qui nous renseigne également sur un faible taux de reproduction lié à une maturité sexuelle tardive, ainsi qu’a un très fort investissement en énergie pour la production de ces écailles. Ainsi, le pangolin étant l’espèce la plus braconnée au monde, mais se développement très lentement et se reproduisant très rarement, a besoin d’une politique de conservation ferme et engagée afin de pouvoir continuer à exister et à protéger nos forêts.

Pour le Gabon, c’est une découverte très positive. En effet dans la littérature existante le pangolin mâle est décrit comme pouvant atteindre 30 kilos maximum, et la femelle 20 kg.

Or nous avons déjà un répertorié un mâle de 38 kg et une femelle de 33 kg !! Cela veut dire que nos forêts sont encore relativement épargnées par le prélèvement illégal de cette espèce, puisque les plus gros animaux sont toujours prélevés en premier. Il y a donc encore beaucoup d’espoir pour sauver cette espèce et dans faire un emblème de la bonne gestion et santé du patrimoine naturel gabonais. Nous pensons que le foret gabonais abrite encore de plus grands « monstres », puisque nous avons déjà pister des pangolins géants que nous estimons à plus de 1m80 et 50 kg, au vu des empreintes de leurs pattes et de leurs queues. Le Gabon représente donc le dernier bastion du pangolin géant. Nous devons le protéger, au même titre que l’éléphant, afin de permettre au foret de continuer à pourvoir l’homme.

Nous n’avons pas découvert l’espèce puisque tout le monde sait qu’elle existe depuis longtemps. Mais on a répertorié le plus gros spécimen au monde ! Un record qui démontre la bonne santé des forêts gabonaises et le succès des plans de gestion durable des ressources naturelles au Gabon.

Nous saluons les membres de l’équipe de la Station d’Etudes des Gorilles et Chimpanzés (SEGC) du parc national de la Loppe. Notamment son gestionnaire Mr. Loïc Makaga, les ecoguards et Ecoguides Lisa Laure Malata et Wesley Bombenda, les pisteurs Zidane Yaye et Jean Baptiste Ebengue, le vétérinaire de la faune sauvage Dr. Michel Halbwax ainsi que le Conservateur du Parc National de La Lopé Mr. Nazaire Madamba.

DTV : Merci d’avoir répondu aux questions de notre rédaction !

Merci à vous.

 

DO/DTV2020

 

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